{"id":4139,"date":"2026-08-08T07:36:50","date_gmt":"2026-08-08T05:36:50","guid":{"rendered":"https:\/\/hdnfamillesgenealogie.fr\/?p=4139"},"modified":"2026-08-08T07:36:51","modified_gmt":"2026-08-08T05:36:51","slug":"rendez-vous-a-clairvaux-episode-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hdnfamillesgenealogie.fr\/index.php\/2026\/08\/08\/rendez-vous-a-clairvaux-episode-4\/","title":{"rendered":"Rendez-vous \u00e0 Clairvaux, \u00e9pisode 4"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Depuis plusieurs semaines, je cherche \u00e0 comprendre ce qui a entour\u00e9 les derniers jours de Joseph Isidore, mon trisa\u00efeul, dans les silences de Clairvaux. Les registres manquent, les dates s\u2019effritent, les vies s\u2019\u00e9teignent sans explication.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Pour ce dernier \u00e9pisode, je m\u2019attarde sur la presse ancienne : une maison centrale o\u00f9 les corps s\u2019\u00e9puisent, o\u00f9 les peines d\u00e9bordent, o\u00f9 la justice se brouille.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Ce que les documents montrent est d\u00e9j\u00e0 difficile. Ce qu\u2019ils laissent dans l\u2019ombre l\u2019est davantage.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;affaire des entrepreneurs<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le 9 mai 1846, mon quadrisa\u00efeul, Joseph Isidore Pornot, meurt \u00e0 la prison de Clairvaux. Il a trente\u2011deux ans.<br>Dans l\u2019\u00e9pisode pr\u00e9c\u00e9dent, je racontais comment le registre d\u2019\u00e9crou, ce fameux num\u00e9ro 22305, m\u2019avait r\u00e9sist\u00e9, comment les pages manquantes avaient laiss\u00e9 son entr\u00e9e \u00e0 Clairvaux dans une zone d\u2019ombre. Aujourd\u2019hui, je poursuis cette trace, avec ce m\u00e9lange de t\u00e9nacit\u00e9 et de vertige qui accompagne toujours les recherches g\u00e9n\u00e9alogiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Joseph Isidore n\u2019est pas un cas isol\u00e9. \u00c0 Clairvaux, des jeunes hommes, des femmes de tout \u00e2ge et m\u00eame des enfants meurent chaque jour. Fran\u00e7ois Debost, soixante\u2011cinq ans&nbsp;; Jean\u2011Baptiste Didier, seize ans&nbsp;; Ga\u00e9tan Bernard Jarrot, trente\u2011sept ans&nbsp;; F\u00e9lix Jobert, trente ans\u2026 Pour ce funeste mois de mai 1846, la liste semble interminable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les d\u00e9tenus viennent d\u2019un large quart est de la France. Parmi eux, quelques Haut\u2011Marnais comme mon quadrisa\u00efeul ou Toussaint Coinsin, de Fronville, mort le 21 mai \u00e0 cinquante\u2011neuf ans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce ne sont pas des condamn\u00e9s \u00e0 mort. Pour la plupart, c\u2019est le vol qui leur est reproch\u00e9. Ainsi, Marie F\u00e9teaux, de Berg\u00e8res\u2011sous\u2011Montmirail, meurt deux jours avant Joseph Isidore. Cinquante\u2011six ans, condamn\u00e9e \u00e0 trois ans de prison pour complicit\u00e9 de vol. Elle aurait d\u00fb \u00eatre lib\u00e9r\u00e9e en ao\u00fbt 1846. Ou encore Ad\u00e9la\u00efde Monpoix, entr\u00e9e \u00e0 Clairvaux en octobre 1845, condamn\u00e9e pour vol \u00e0 deux ans de prison, morte six mois plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les maisons centrales du XIX\u1d49 si\u00e8cle connaissent de nombreuses causes de mortalit\u00e9 : maladies, \u00e9pid\u00e9mies, bagarres, travail \u00e9reintant, conditions de vie terribles. Mais, entre 1845 et 1847, les d\u00e9c\u00e8s explosent \u00e0 Clairvaux\u00a0: plus de 200 morts par an, quand les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes en comptaient entre 130 et 165.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En juin 1847, <em>Le Propagateur de l\u2019Aube<\/em> s\u2019empare du sujet. Des journaux parisiens relaient l\u2019affaire, et la question arrive enfin devant l\u2019Assembl\u00e9e nationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ministre de l\u2019Int\u00e9rieur d\u00e9p\u00eache des inspecteurs. Les d\u00e9c\u00e8s ne diminuent pas. Sous la pression de la presse et de plusieurs d\u00e9put\u00e9s, une instruction s\u2019ouvre en juillet 1847, men\u00e9e par le procureur de Bar\u2011sur\u2011Aube.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les t\u00e9moignages recueillis mettent en accusation les entrepreneurs de la maison centrale et certains membres de l\u2019administration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les entrepreneurs\u2026 qu\u2019est\u2011ce que cela signifie ? Depuis 1819, l\u2019administration fran\u00e7aise ne g\u00e8re plus les prisons. Des entrepreneurs priv\u00e9s prennent en charge la vie quotidienne des d\u00e9tenus en \u00e9change de leur force de travail. L\u2019administration conserve la surveillance, les punitions et le contr\u00f4le du contrat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le proc\u00e8s s\u2019ouvre en 1849, au tribunal correctionnel de Bar\u2011sur\u2011Aube, pour \u00ab&nbsp;tromperie sur la nature des fournitures faites \u00e0 la maison centrale de Clairvaux, homicide par imprudence, n\u00e9gligence et inobservation des r\u00e8glements sur un grand nombre de d\u00e9tenus&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cinq pr\u00e9venus comparaissent. Ils sont condamn\u00e9s \u00e0 des peines allant d\u2019un \u00e0 quatre mois de prison. Le cinqui\u00e8me, peu pr\u00e9sent \u00e0 Clairvaux, \u00e9cope d\u2019une amende de 600 francs. Des peines l\u00e9g\u00e8res, au regard des t\u00e9moignages. Mais qu\u2019est\u2011ce qu\u2019une vie de d\u00e9tenu dans ce XIX\u1d49 si\u00e8cle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La liste des griefs est longue. Le pain, au mieux m\u00e9diocre, contient une grande proportion de farine de l\u00e9gumes, des haricots et des vesces, ou bien du seigle. Parfois, la miche retrouve une couleur blanche, mais un d\u00e9tenu explique : \u00ab&nbsp;Ce pain nous br\u00fble la gorge et l\u2019estomac et nous donne une soif ardente&nbsp;\u00bb. La viande, servie une \u00e0 deux fois par semaine, est avari\u00e9e. Le boucher ach\u00e8te des b\u00eates malades, qu\u2019il fait entrer dans l\u2019\u00e9tablissement de nuit. Le fils d\u2019un fermier et un gar\u00e7on boucher t\u00e9moignent : plusieurs bestiaux ne tiennent pas debout. D\u2019autres parlent de graisse animale de couleur verte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les v\u00eatements tombent en loques. Les couchages grouillent de vermine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour leur d\u00e9fense, les entrepreneurs accusent l\u2019administration. Directeurs et employ\u00e9s sont vis\u00e9s, et les t\u00e9moignages font froid dans le dos. Le m\u00e9lange des farines \u00e9tait fait sur ordre du chef-boulanger. Et l\u2019homme n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 faire jeter les balayures de l\u2019atelier dans le stock.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La <em>Gazette des Tribunaux<\/em> du 2 mai 1849 relate les punitions inflig\u00e9es aux d\u00e9tenus : privations de nourriture, enfermements, hommes attach\u00e9s plusieurs jours, dortoirs o\u00f9 la neige tombe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chez les femmes, la s\u0153ur Saint\u2011Joseph se montre particuli\u00e8rement cruelle. Un t\u00e9moin raconte qu\u2019un jour, une d\u00e9tenue crie dans sa cellule. En s\u2019approchant, il trouve la s\u0153ur Saint\u2011Joseph en train de la faire corriger par quatre corveyeuses. La femme s\u2019\u00e9vanouit. La s\u0153ur ordonne d\u2019aller chercher de l\u2019eau dans une cruche et de la jeter sur la d\u00e9tenue. Le t\u00e9moin refuse : l\u2019eau est br\u00fblante. La s\u0153ur saisit la cruche et inonde la femme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aucune sanction n\u2019est prise contre les membres de l\u2019administration : aucune plainte n\u2019a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la suite de cette affaire, le syst\u00e8me de gestion par entreprise est abandonn\u00e9, et la p\u00e9nitentiaire reprend la r\u00e9gie. H\u00e9las, sept cents d\u00e9tenus meurent durant ces trois ann\u00e9es funestes, sans que justice leur soit rendue.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/hdnfamillesgenealogie.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Laffaire-des-entrepreneurs-1024x1024.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4140\" srcset=\"https:\/\/hdnfamillesgenealogie.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Laffaire-des-entrepreneurs-1024x1024.png 1024w, https:\/\/hdnfamillesgenealogie.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Laffaire-des-entrepreneurs-300x300.png 300w, https:\/\/hdnfamillesgenealogie.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Laffaire-des-entrepreneurs-150x150.png 150w, https:\/\/hdnfamillesgenealogie.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Laffaire-des-entrepreneurs-768x768.png 768w, https:\/\/hdnfamillesgenealogie.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Laffaire-des-entrepreneurs.png 1500w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je referme ce dernier \u00e9pisode avec une pens\u00e9e pour Joseph Isidore.<br>Je ne sais toujours pas quel fut son crime, ni ce qui l\u2019a conduit \u00e0 Clairvaux, derri\u00e8re les murs de l\u2019ancienne abbaye. Je ne sais pas ce qu\u2019il a v\u00e9cu, ni ce qu\u2019il a endur\u00e9.<br>J\u2019ose \u00e0 peine l\u2019imaginer \u00e0 la lecture des journaux du pass\u00e9.<br>Je sais seulement qu\u2019il est mort l\u00e0, \u00e0 trente\u2011deux ans, comme tant d\u2019autres, victime d\u2019un syst\u00e8me qui broyait les corps, les vies, les hommes, les femmes et les enfants aussi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors, \u00e0 d\u00e9faut de conna\u00eetre son histoire enti\u00e8re, j\u2019ai voulu lui rendre ce que je pouvais : un peu de lumi\u00e8re, un peu de place, un peu de justice. Le sortir de l\u2019oubli, le nommer, le replacer dans ma lign\u00e9e. Lui redonner une toute petite voix, fragile et incompl\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce feuilleton s\u2019ach\u00e8ve ici. Mais ma qu\u00eate, elle, va se poursuivre. Et, quelque part, Joseph Isidore m\u2019accompagnera encore, dans une cote ouverte, un registre feuillet\u00e9, ou un d\u00e9tail retrouv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\">Sources\u00a0:<br>&#8211; Archives d\u00e9partementales de l\u2019Aube, 48 Y 11, registres d\u2019\u00e9crou, Clairvaux, 1846-1847.<br>&#8211; Dominique Fey et Lydie Herbelot,<em> \u00ab Les d\u00e9rives d\u2019un syst\u00e8me : Le scandale de Clairvaux en 1847 \u00bb, <\/em>Criminocorpus [En ligne], Various, Publi\u00e9 le 05 d\u00e9cembre 2014, consult\u00e9 le 05 ao\u00fbt 2026.<em><br>&#8211; Gazette des tribunaux,<\/em> 23-24 avril 1849, p. 644-647.<em><br>&#8211; Gazette des tribunaux, <\/em>2 mai 1849, p. 682-683.<em><br>&#8211; <\/em>FEY, Dominique, HERBELOT, Lydie,<em> Clairvaux Vies emmur\u00e9es au XIXe si\u00e8cle, <\/em>Lille, TheBookEdition, 2013.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis plusieurs semaines, je cherche \u00e0 comprendre ce qui a entour\u00e9 les derniers jours de Joseph Isidore, mon trisa\u00efeul, dans les silences de Clairvaux. 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