Dommages de guerre sans conséquence : une histoire oubliée à Trébeurden

Il est des dommages de guerre qui brisent des familles, qui marquent les mémoires et obligent parfois à tout reconstruire. Des destructions qui poussent à l’exil, à l’abandon, à la rupture. Et puis, heureusement, il existe aussi des dommages de guerre plus légers, presque anodins, de ceux que l’on finit par oublier tant ils semblent dérisoires face aux drames vécus ailleurs. C’est précisément de ceux-là dont je veux vous parler aujourd’hui.

On ne va pas jusqu’à en rire — quiconque a déjà subi une intrusion chez soi sait combien cela blesse, combien cela salit. Mais peut-être que ce souvenir, avec le recul, peut nous tirer un sourire.

Une pépite d’archives pour préparer une conférence

Lorsque j’ai commencé à préparer ma conférence à Trébeurden, à l’occasion des cent‑vingt ans de la naissance de Pierre Marzin, le premier adjoint, passionné d’archives et fouineur infatigable, a plongé dans les documents municipaux. Il en a ressorti une véritable pépite et me l’a transmise aussitôt.

Dès 1936, Pierre Marzin et son épouse Catherine Boutin avaient acquis une maison de vacances à Trébeurden, dans les Côtes‑du‑Nord d’alors. L’ingénieur des Postes Télégraphes et Téléphones et sa femme avaient acheté la demeure à un Premier Maître mécanicien de la Marine de l’État. La villa, située « aux dépendances de Kérellec », est bâtie en maçonnerie, avec un jardin attenant, une cave semi-enterrée et un étage mansardé. Le toit, bien sûr, est en ardoises. Au nord, un talus de pierres sèches ; à l’est, le chemin communal. Et au loin, le Toëno. Pour Pierre, c’était un retour aux sources de sa lignée trébeurdinaise.

Trébeurden, Plage de Goas Treiz, collection personnelle LPM

Quand la guerre s’invite dans l’intimité familiale

Quelques années plus tard, la Seconde Guerre mondiale déboule dans la petite maison de famille. Comme tant d’autres résidences du littoral, la villa des Marzin est réquisitionnée par les Allemands. Le 1er avril 1941, Pierre doit dresser un inventaire du mobilier laissé sur place — un drôle de poisson d’avril.

Archives municipales de Trébeurden, inventaire manuel des Judelles, 1er avril 1941

En janvier suivant, la Standortkommandantur quitte les lieux et remet une liste du matériel, établie avec le maire de Trébeurden. Mais très vite, le compte n’y est pas.

Un architecte, chargé d’établir un troisième document, relève de nombreux manquements :

  • la desserte de la salle à manger est vide.
  • plus de linge de table,
  • plus de verrerie, de vaisselle, ni d’argenterie.
  • les fauteuils du salon ont disparu,
  • le divan n’a plus ni matelas ni coussins.

Dans la chambre du rez-de-chaussée, même constat : linge et effets personnels envolés.
Il ne reste plus aucun maillot de bain — ni ceux de Catherine, ni ceux des enfants — pas même la culotte de pyjama de Pierre.

À l’étage, le bilan est tout aussi désolant : costumes d’hommes, robes, chaussures neuves… tout a disparu.

Archives municipales de Trébeurden, inventaire des Judelles, 30 janvier 1942

Les Marzin doivent entamer une procédure de dédommagement.

Un dommage de guerre, certes. Mais un dommage de guerre… sans grande conséquence.

Aujourd’hui un moment du passé qui fait irruption dans la vie des jeunes générations. Un épisode à la fois dérisoire et touchant, qui raconte la grande Histoire à travers une histoire familiale.

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