Il y a des histoires familiales qui ne vous quittent pas. Celle‑ci m’accompagne depuis plusieurs années, et je vous la propose à nouveau, réécrite avec plus de douceur et de fluidité. Quatre samedis pour remonter le fil d’une vie brève, croiser des voix du XIXᵉ siècle, pousser la porte d’une mairie, puis celle d’une prison, et chercher, parfois en vain, la trace d’un homme disparu à trente‑deux ans.
Début août, nous ouvrirons ensemble un registre d’écrou, en écho au challenge UPRO‑G du mois. Et pour conclure, nous quitterons la seule histoire familiale pour entrer dans un procès qui a marqué la maison centrale : l’affaire des entrepreneurs, racontée à travers la presse ancienne.
J’espère que ce feuilleton vous touchera autant qu’il m’a touchée. Et pour ce premier épisode, je vous emmène en voyage en quantiquette.

Des mois, peut-être des années que j’y pense. Un aïeul disparu à trente-deux ans, à Ville-sous-la-Ferté. Qu’est-ce qui a conduit ce fils d’instituteur de Bar-le-Duc, seul, sans épouse ni enfants, jusqu’à cette petite ville de l’Aube ?
Cette fois, c’est décidé : je vais sur place. J’enfourche ma quantiquette pour voyager dans le temps, avec une pointe d’appréhension et un zeste d’excitation. C’est une première pour moi. En avant.
Yes, gagné : me voici pile devant la mairie de Ville. L’horloge affiche cinq heures et demie.

Deux messieurs remontent la grande rue, celle qui file vers Dijon. Le temps est doux, un après-midi de printemps, je crois. Je vais demander des renseignements.
Aimablement, les deux hommes me saluent et m’invitent à entrer la première.
« Bonjour, monsieur. » Le secrétaire de mairie m’accueille. Sans hésiter, je pose la question qui me brûle les lèvres : « Je recherche un parent, qui résiderait depuis quelque temps à Ville-sous-la-Ferté : Joseph Isidore Pornot. »
Pornot… le nom ne dit rien au secrétaire. Il se tourne vers les deux hommes derrière moi. « Et vous, monsieur Helie, monsieur Rat, vous connaissez un Pornot à Clairvaux ? »
J’explique que mon parent serait arrivé ici il y a environ un an, qu’il n’a pas donné son adresse à sa femme, et qu’elle aimerait avoir de ses nouvelles, ainsi que lui donner des siennes et de leurs enfants.
Monsieur Helie pâlit. « Madame… ici, beaucoup viennent travailler, mais surtout purger leur peine. Vous ne connaissez pas la maison centrale de Clairvaux ? »
Hélas. Je commence à comprendre pourquoi Joseph Isidore est décédé ici. Mentalement, je me remémore ma visite des lieux, il y a quelques années.
Fondée en 1115 par Bernard de Clairvaux, l’abbaye est la première cistercienne. Comme tant d’autres, ses bâtiments conventuels sont saisis à la Révolution, puis vendus aux enchères le 10 février 1792. Les vieux murs passent entre les mains de particuliers, avant qu’un entrepreneur ne propose à l’État de les racheter. En 1808, c’est chose faite : tout comme le Mont-Saint-Michel ou Fontevraud, Clairvaux devient dépôt de mendicité, puis prison pour peine. L’ancienne abbaye entame sa seconde vie, pour plus de deux siècles, puisque la maison centrale doit fermer en 2023.
Un quatrième homme franchit le seuil du secrétariat. Costume de bonne facture : un bourgeois, sans doute.
« Helie et Rat, encore vous… combien aujourd’hui ? »
« Quatre, monsieur le maire. »
Je m’écarte. Le secrétaire ouvre registre et plumier. Le maire reprend : « Où en étions-nous ? »
« Acte 108. »
« Ah oui. L’an mil huit cent quarante-six, le quinze mai, à six heures du soir, devant nous, maire officier de l’état civil de la commune de Ville-sous-la-Ferté, canton de Bar-sur-Aube, département de l’Aube, sont comparus les sieurs Helie Théophile Honoré, quarante-trois ans, greffier de l’administration de la maison de Clairvaux, et Rat Edmé, quarante-deux ans, ancien militaire, tous deux domiciliés à Clairvaux, lesquels nous ont déclaré que… »
La voix du maire est monocorde, lasse peut-être. Il égrène les noms et qualités si vite que le secrétaire peine à suivre.
Monsieur Helie poursuit : « Le premier s’appelait Jean Baptiste Didier, seize ans, né à Piney, arrondissement de Troyes. Domicilié à Verricourt, arrondissement d’Arcis-sur-Aube. Fils de défunt Gabriel et de Bourlier Catherine. Il est décédé hier à dix heures du matin. »
Le secrétaire s’active. Le maire et les déclarants signent. Le greffier reprend : « Le nommé Jobert Félix, trente ans, né à Paroy-en-Othe, arrondissement de Joigny, département de l’Yonne, domicilié à Joigny ; fils d’Edmé et de feue Marie Anne Robichon. Il est mort hier aussi, à dix heures du soir. »
Le secrétaire demande s’il doit noter, comme d’habitude, que les déclarants ne savent pas si le décédé était marié, veuf ou célibataire. L’ancien militaire confirme. On signe. Le greffier reprend.
Les deux autres prisonniers sont morts le jour même : François Debost, soixante-cinq ans, de Blanzy en Saône-et-Loire, à huit heures ; et Isidor Maurice, dix-huit ans, fils naturel, décédé à onze heures.
Je savais les prisons du XIXᵉ siècle dures, mais quatre décès en vingt-quatre heures — deux adolescents, un jeune homme, un senior — je ne m’y attendais pas.
« Dure journée à la centrale », soupire le maire. « Hier, vous n’aviez eu qu’un décès. Un Jurassien de vingt et un ans. Mais qu’est-ce que vous leur faites ? Une épidémie ? Votre directeur avait beau dire, il y a quatre ans, la variole était bien là. Il ne manquerait plus que le choléra. » Puis, se redressant : « Bon, ce n’est pas tout ça. Je vous laisse finir. On est vendredi, j’ai ma fille et mon gendre à souper. À demain, messieurs, madame… »
Il nous salue, chapeau levé, et sort avant que le greffier n’ait pu lui lancer un « au revoir, monsieur Bertholle ».
Le secrétaire m’explique que le maire, Jean Baptiste Bertholle, était meunier, désormais propriétaire. Il a marié sa fille Eugénie à Charles Cacheleux, l’architecte de Clairvaux. Ils habitent dans la centrale, avec leur fille Marie. Quel âge a-t-elle ?
« Je dirais six ans. Plus jeune qu’Arture, mais plus âgée que Paula. » Monsieur Helie semble regretter ces confidences. « Ce sont mes enfants. » Il poursuit pourtant : « J’en ai quatre, de onze ans à un an. L’aîné, Ernest, a exactement le même âge que le fils du directeur, monsieur Leblanc. Lui aussi s’appelle Ernest. Heureusement, depuis que je suis greffier, mes appointements nous permettent d’avoir une domestique. Il y a cinq ans, impossible : j’étais instituteur. »
Il rougit un peu, puis revient à moi : « Madame, vous cherchiez un Pornot. Il me semble que… » Sa voix baisse. Rat, l’ancien militaire, s’exclame : « Monsieur Helie, voyons ! Pornot Joseph Isidore. Il y a une semaine, pas plus. »
Le secrétaire feuillette son registre à rebours. Il confirme : ces messieurs ont déclaré le décès de Joseph Isidore Pornot il y a six jours. Il me tend l’acte. Je lis : « Trente-deux ans, né à Bar-le-Duc, département de la Meuse, fils de feu Guillaume et de Lasure Antoinette. » Aucun doute : c’est bien mon ancêtre, mort le 9 mai 1846 à cinq heures du matin, à Clairvaux. Et, comme pour les autres prisonniers, les déclarants ignoraient s’il était marié, veuf ou célibataire.

Cette fois, c’est moi qui pâlis. Je ne rencontrerai jamais Joseph Isidore Pornot. Trop tard.
Monsieur Helie m’offre une chaise. Il se souvient : ce jour-là, un seul décès. Il en avait parlé le lendemain avec monsieur Rat. Un seul décès par jour, trois jours de suite : cela méritait d’être noté.
Les trois hommes compatissent. On me propose de l’eau. Il se fait tard. Ils s’inquiètent de mon retour. Ai-je trouvé à me loger ?
Ragaillardie par leur sollicitude, je veux en savoir plus. Autant rentabiliser mon déplacement.
Je demande une auberge pour la nuit. Aimablement, monsieur Helie propose de m’accompagner jusqu’à l’auberge de la Grande Rue, chez Charbonnier, une bonne maison, à deux pas.
Nous prenons congé du secrétaire. Je remercie les deux agents pénitentiaires, prétextant avoir laissé quelques affaires au presbytère.
Demain, peut-être même ce soir, il faudra en apprendre davantage.
Sources
– Archives départementales de l’Aube, 4E426/16, état civil de Ville-sous-la-Ferté, 1846-1852.
– Archives départementales de l’aube, M1862, recensement de population de Ville-sous-la-Ferté, 1846.
