Rendez-vous à Clairvaux, épisode 2

Une table, deux fabricants et mille questions

Sur les chemins de Clairvaux, je suis la trace fragile de Joseph Isidore. Dans le premier épisode, ma quantiquette m’a menée au cœur de 1846, entre mairie, recensement et premiers visages de Ville‑sous‑la‑Ferté.

Ce soir, une auberge, deux fabricants et la rumeur des ateliers pénitentiaires. À mesure que les voix se mêlent, l’univers de la prison se dévoile et l’ombre de mon ancêtre semble se rapprocher.

Je n’avais pas vraiment prévu une sortie aussi longue. J’ai bien raconté à monsieur Helie que je devais récupérer mon sac de voyage au presbytère, mais je n’ai même pas une brosse à dents. En vérité, je n’ai rien d’autre qu’un vieux sac en tapisserie, imitation XIXᵉ siècle, où j’ai rangé ma quantiquette avant de le cacher à la hâte derrière l’église de Ville.

Une femme seule, partie enquêter sur les prisons du milieu du XIXᵉ siècle… je ne le sens pas. Mieux vaut faire un aller‑retour rapide au XXIᵉ siècle, quitte à revenir très vite.

Aussitôt pensé, aussitôt fait. Cette fois, je prends des vêtements d’homme, j’ajoute la brosse à dents, et je jette un œil aux archives de l’Aube : recensement de Ville‑sous‑la‑Ferté, année 1846. Les prisonniers y sont comptés en fin de document, sans un seul nom.

Les chiffres sont impressionnants : 1 012 garçons, 432 hommes mariés, 80 veufs, 275 filles, 118 femmes mariées, 78 veuves. En tout, 1 995 détenus. Monsieur Bertholle, le maire, a signé ce recensement le 18 juillet 1846. Une fois déduits les effectifs de la garnison et des détenus, la population de Ville ne compte plus que 908 habitants, dont près de 30 % sont des employés de Clairvaux et leurs familles. Une vraie cité pénitentiaire.

Bon, activons‑nous. Si je veux dîner et rencontrer quelques habitants, il faut repartir vite.

Je sais qu’il existe deux auberges et un café : Grande Rue, le père Bouquet, soixante‑dix ans, tient une première maison avec sa gouvernante Catherine Lecler et une jeune domestique, Marie Thevenard. Toujours Grande Rue, chez les Charbonnier, Edmé et Appoline, trente‑neuf et trente‑quatre ans, s’occupent de la seconde auberge avec leurs trois enfants : Laurent, Maurice et Marie. J’ai lu quelque part qu’ils ont repris le flambeau après le père d’Edmé. À Clairvaux intramuros, il y a aussi un café et un bureau de tabac.

Je suis les conseils de monsieur Helie et me dirige vers l’auberge des Charbonnier.

« Bonsoir, serait‑il possible de souper et de prendre une chambre ? » Appoline Dupre, femme Charbonnier, acquiesce. Elle m’installe, puis me demande ce qui m’amène à Ville. Je choisis de me faire passer pour un industriel désireux de s’implanter ici : « On m’a dit que l’administration pénitentiaire souhaitait développer des ateliers pour les prisonniers. »

L’aubergiste sourit : « Vous êtes au bon endroit. Ce soir, nous aurons à dîner deux fabricants de la prison. Monsieur Fabry travaille la perle, et monsieur Lassiot fait faire des chaussons. Ils pourront vous aider. »

Bien sûr, la chambre ne correspond pas vraiment aux standards d’aujourd’hui. Elle est simple, mais confortable, avec une bassine et une cruche posées sur une petite table, prêtes pour quelques ablutions.

La pendule du salon indiquait huit heures. Je redescends rapidement. Appoline m’a déjà annoncé à Fabry et Lassiot, et je rejoins leur table. Les présentations d’usage se font tandis que l’aubergiste nous apporte de la langue de bœuf et un pichet de vin de pays.

Le plus jeune, Jean Baptiste Fabry, habite Clairvaux intramuros. Célibataire, vingt‑cinq ans environ, il a pour voisins des contremaîtres, des employés de l’entreprise, des médecins, ou encore des gardiens de la prison, ceux qui vivent là avec femmes et enfants.

Il m’explique que toutes les familles de gardiens ne résident pas à Clairvaux. Seuls les gardiens‑chefs en ont l’autorisation. Les autres doivent loger sur place, seuls ou en dortoirs d’un confort sommaire. Les effectifs sont loin d’être pléthoriques : chacun doit être présent aux moments clés de la journée — lever, coucher, entrée et sortie des ateliers et des réfectoires, appels, rondes diverses — sans oublier le service de nuit.

Je lui demande comment ils sont recrutés. « Ce sont des militaires ou d’anciens militaires. C’est obligatoire. » Fabry rit : « Vous voyez, c’est un peu comme s’ils étaient prisonniers eux aussi. Ils ont une permission pour aller voir leur famille tous les vingt jours ! »

Mon second convive, Victor Lassiot, est veuf. La trentaine, il vit avec sa fille Emma. Il a pris une jeune gouvernante pour s’occuper de la petite, qui n’a que cinq ans. Il loge aussi deux ouvrières de sa fabrique de chaussons dans sa maison de la Grande Rue.

Lassiot est convaincu de faire œuvre utile avec son atelier. Il faut bien occuper les prisonniers : ils ne vont pas être à la charge de la société. Et puis, ils mettent ainsi de l’argent de côté pour leur sortie. Ils apprennent un métier, n’ont pas d’idées noires. Et tout le monde est tranquille.

Il me décrit ensuite l’organisation de la journée de travail. Selon la saison, on commence à cinq ou sept heures, sept heures et demie l’hiver. Le travail se termine entre dix‑huit et vingt heures. Deux repas : le déjeuner vers neuf ou dix heures, le dîner à seize ou dix‑sept heures. Quelques pauses rapides. Au total, dix à douze heures de travail, auxquelles l’administration a ajouté des veillées il y a quatre ou cinq ans.

Lassiot ajoute : « Bien sûr, le travail se fait en silence. Interdit de parler depuis le règlement de 1839. Évidemment, si la tâche l’impose, ils peuvent le faire à voix basse. »

Pour les condamnés, il n’y a ni tabac, ni vin, ni bière, ni cidre. Les pauses doivent être mornes et très courtes.

Je demande comment se passe le salaire. Depuis 1843, la loi a été revue selon les condamnations : les forçats ont droit à trois dixièmes du salaire versé par le fabricant, les condamnés à la réclusion reçoivent quatre dixièmes, et ceux qui ont une peine correctionnelle cinq dixièmes. La moitié est mise de côté pour leur sortie, l’autre leur sert à améliorer l’ordinaire grâce à la cantine. Je comprends vite qu’il est difficile pour les détenus d’améliorer ce strict minimum, avec les retenues pour indiscipline ou défauts dans les fabrications.

Quant à la part de l’administration, elle rémunère l’entreprise gestionnaire : l’État a mis en place un système d’adjudication avec un cahier des charges très précis. L’entrepreneur privé qui propose le prix de journée le plus bas pour la nourriture, l’habillement et l’entretien des détenus emporte le marché.

« Vous n’avez donc pas à fournir les vêtements de travail ? » « Bien sûr que non ! » répond Lassiot. « Les prisonniers ont leur trousseau tous les deux ans. Voyons… chemises, casquette, tabliers, veste, gilet, pantalon, chaussons et sabots. Pour les femmes : fichus, corset, jupe et bas de laine. Tout ça est fabriqué sur place, par les prisonniers eux‑mêmes. Ce sont même les plus gros ateliers. Ça n’empêche pas qu’ils ne soient pas bien reluisants ! »

Nous échangeons ensuite sur mon projet. Mes deux convives me disent que l’administration cherche de nouveaux entrepreneurs : il n’y a pas assez d’embauche. Si j’ai des idées, il ne faut pas hésiter. L’atelier de toiles cirées compte une soixantaine de prisonniers, celui de Fabry, les perles, une bonne centaine.

La soirée se termine. Apolline, l’aubergiste, nous fait comprendre qu’il est temps de partir. On se salue, on se promet de se revoir.

Je regagne ma chambre : il est plus de dix heures. Comment trouver le sommeil après tout ce que je viens d’apprendre ? Tant de questions tournent encore dans ma tête.

Sur l’acte de mariage de Joseph Isidore, j’ai lu qu’il était boulanger. Dans le recensement de 1836 de Bar‑le‑Duc, il était tisserand. En 1841, au décès de son fils Joseph Edmond, âgé de six mois, Joseph Isidore résidait à Vitry‑le‑François comme tissier, tandis que Catherine Marie Anne Rigault, sa femme, vivait chez son père à Éclaron. Elle accouche de Jean Baptiste Léandre, mon quadrisaïeul, en 1843 à Bar‑le‑Duc, mais les deux époux sont notés domiciliés à Éclaron.

Qu’est‑ce qui a conduit Joseph Isidore Pornot en prison ? Quel méfait ? Quel crime ? Quel métier a‑t‑il exercé à Clairvaux ? Pourquoi est‑il décédé ici, si jeune ?

Au matin, j’arrive à m’assoupir un peu. À six heures, n’y tenant plus, je me lève, passe un peu d’eau sur mon visage et rejoins la salle de l’auberge.

Pas le temps de déjeuner. Je paye ma note, je ne sais comment, remercie mon hôtesse.

Derrière l’église, à l’abri des regards, j’enfourche ma quantiquette et regagne au plus vite mon XXIᵉ siècle bien confortable.

2 commentaires

    1. Pour ce feuilleton, recherches en ligne : état civil, recensements, presse ancienne. Consultation d’ouvrages historiques.
      Pour d’autres sujets consultation dans les services d’archives, aussi. Cela va des fonds notariés aux délibérations des communes, fonds préfectoraux, etc… On ne s’ennuie jamais en généalogie. Et j’ai la chance de faire un métier-passion 😀

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