Rendez-vous à Clairvaux, épisode 4

Depuis plusieurs semaines, je cherche à comprendre ce qui a entouré les derniers jours de Joseph Isidore, mon trisaïeul, dans les silences de Clairvaux. Les registres manquent, les dates s’effritent, les vies s’éteignent sans explication.

Pour ce dernier épisode, je m’attarde sur la presse ancienne : une maison centrale où les corps s’épuisent, où les peines débordent, où la justice se brouille.

Ce que les documents montrent est déjà difficile. Ce qu’ils laissent dans l’ombre l’est davantage.

L’affaire des entrepreneurs

Le 9 mai 1846, mon quadrisaïeul, Joseph Isidore Pornot, meurt à la prison de Clairvaux. Il a trente‑deux ans.
Dans l’épisode précédent, je racontais comment le registre d’écrou, ce fameux numéro 22305, m’avait résisté, comment les pages manquantes avaient laissé son entrée à Clairvaux dans une zone d’ombre. Aujourd’hui, je poursuis cette trace, avec ce mélange de ténacité et de vertige qui accompagne toujours les recherches généalogiques.

Joseph Isidore n’est pas un cas isolé. À Clairvaux, des jeunes hommes, des femmes de tout âge et même des enfants meurent chaque jour. François Debost, soixante‑cinq ans ; Jean‑Baptiste Didier, seize ans ; Gaétan Bernard Jarrot, trente‑sept ans ; Félix Jobert, trente ans… Pour ce funeste mois de mai 1846, la liste semble interminable.

Les détenus viennent d’un large quart est de la France. Parmi eux, quelques Haut‑Marnais comme mon quadrisaïeul ou Toussaint Coinsin, de Fronville, mort le 21 mai à cinquante‑neuf ans.

Ce ne sont pas des condamnés à mort. Pour la plupart, c’est le vol qui leur est reproché. Ainsi, Marie Féteaux, de Bergères‑sous‑Montmirail, meurt deux jours avant Joseph Isidore. Cinquante‑six ans, condamnée à trois ans de prison pour complicité de vol. Elle aurait dû être libérée en août 1846. Ou encore Adélaïde Monpoix, entrée à Clairvaux en octobre 1845, condamnée pour vol à deux ans de prison, morte six mois plus tard.

Les maisons centrales du XIXᵉ siècle connaissent de nombreuses causes de mortalité : maladies, épidémies, bagarres, travail éreintant, conditions de vie terribles. Mais, entre 1845 et 1847, les décès explosent à Clairvaux : plus de 200 morts par an, quand les années précédentes en comptaient entre 130 et 165.

En juin 1847, Le Propagateur de l’Aube s’empare du sujet. Des journaux parisiens relaient l’affaire, et la question arrive enfin devant l’Assemblée nationale.

Le ministre de l’Intérieur dépêche des inspecteurs. Les décès ne diminuent pas. Sous la pression de la presse et de plusieurs députés, une instruction s’ouvre en juillet 1847, menée par le procureur de Bar‑sur‑Aube.

Les témoignages recueillis mettent en accusation les entrepreneurs de la maison centrale et certains membres de l’administration.

Les entrepreneurs… qu’est‑ce que cela signifie ? Depuis 1819, l’administration française ne gère plus les prisons. Des entrepreneurs privés prennent en charge la vie quotidienne des détenus en échange de leur force de travail. L’administration conserve la surveillance, les punitions et le contrôle du contrat.

Le procès s’ouvre en 1849, au tribunal correctionnel de Bar‑sur‑Aube, pour « tromperie sur la nature des fournitures faites à la maison centrale de Clairvaux, homicide par imprudence, négligence et inobservation des règlements sur un grand nombre de détenus ».

Cinq prévenus comparaissent. Ils sont condamnés à des peines allant d’un à quatre mois de prison. Le cinquième, peu présent à Clairvaux, écope d’une amende de 600 francs. Des peines légères, au regard des témoignages. Mais qu’est‑ce qu’une vie de détenu dans ce XIXᵉ siècle ?

La liste des griefs est longue. Le pain, au mieux médiocre, contient une grande proportion de farine de légumes, des haricots et des vesces, ou bien du seigle. Parfois, la miche retrouve une couleur blanche, mais un détenu explique : « Ce pain nous brûle la gorge et l’estomac et nous donne une soif ardente ». La viande, servie une à deux fois par semaine, est avariée. Le boucher achète des bêtes malades, qu’il fait entrer dans l’établissement de nuit. Le fils d’un fermier et un garçon boucher témoignent : plusieurs bestiaux ne tiennent pas debout. D’autres parlent de graisse animale de couleur verte.

Les vêtements tombent en loques. Les couchages grouillent de vermine.

Pour leur défense, les entrepreneurs accusent l’administration. Directeurs et employés sont visés, et les témoignages font froid dans le dos. Le mélange des farines était fait sur ordre du chef-boulanger. Et l’homme n’hésitait pas à faire jeter les balayures de l’atelier dans le stock.

La Gazette des Tribunaux du 2 mai 1849 relate les punitions infligées aux détenus : privations de nourriture, enfermements, hommes attachés plusieurs jours, dortoirs où la neige tombe à l’intérieur.

Chez les femmes, la sœur Saint‑Joseph se montre particulièrement cruelle. Un témoin raconte qu’un jour, une détenue crie dans sa cellule. En s’approchant, il trouve la sœur Saint‑Joseph en train de la faire corriger par quatre corveyeuses. La femme s’évanouit. La sœur ordonne d’aller chercher de l’eau dans une cruche et de la jeter sur la détenue. Le témoin refuse : l’eau est brûlante. La sœur saisit la cruche et inonde la femme.

Aucune sanction n’est prise contre les membres de l’administration : aucune plainte n’a été déposée.

À la suite de cette affaire, le système de gestion par entreprise est abandonné, et la pénitentiaire reprend la régie. Hélas, sept cents détenus meurent durant ces trois années funestes, sans que justice leur soit rendue.

Je referme ce dernier épisode avec une pensée pour Joseph Isidore.
Je ne sais toujours pas quel fut son crime, ni ce qui l’a conduit à Clairvaux, derrière les murs de l’ancienne abbaye. Je ne sais pas ce qu’il a vécu, ni ce qu’il a enduré.
J’ose à peine l’imaginer à la lecture des journaux du passé.
Je sais seulement qu’il est mort là, à trente‑deux ans, comme tant d’autres, victime d’un système qui broyait les corps, les vies, les hommes, les femmes et les enfants aussi.

Alors, à défaut de connaître son histoire entière, j’ai voulu lui rendre ce que je pouvais : un peu de lumière, un peu de place, un peu de justice. Le sortir de l’oubli, le nommer, le replacer dans ma lignée. Lui redonner une toute petite voix, fragile et incomplète.

Ce feuilleton s’achève ici. Mais ma quête, elle, va se poursuivre. Et, quelque part, Joseph Isidore m’accompagnera encore, dans une cote ouverte, un registre feuilleté, ou un détail retrouvé.

Sources :
– Archives départementales de l’Aube, 48 Y 11, registres d’écrou, Clairvaux, 1846-1847.
– Dominique Fey et Lydie Herbelot, « Les dérives d’un système : Le scandale de Clairvaux en 1847 », Criminocorpus [En ligne], Various, Publié le 05 décembre 2014, consulté le 05 août 2026.
– Gazette des tribunaux,
23-24 avril 1849, p. 644-647.
– Gazette des tribunaux,
2 mai 1849, p. 682-683.
FEY, Dominique, HERBELOT, Lydie, Clairvaux Vies emmurées au XIXe siècle, Lille, TheBookEdition, 2013.

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